Considérations sur la fascination que le milieu du cinéma exerce sur nos contemporains

Ces Considérations sont, au départ, nées d’une observation simple : la disproportion abyssale existant entre les belles histoires (fondées sur du sentimentalisme à échelle industrielle) que nous raconte le cinéma, et les vraies histoires (de rivalité, de machisme, de prétention intellectuelle, d’ostracisme social) que raconte, en réalité, le milieu du cinéma. La fascination qu’il exerce provient, en partie, de ce constat qu’il est tout à fait possible d’agir, dans ce milieu, de la façon la plus révoltante qui soit, conformément aux attentes du système ultralibéral ; tout en bénéficiant, auprès du public, d’une bienveillance et d’une aura largement conférées par le mythe artistique auquel le cinéma s’accroche aussi solidement qu’un souverain agonisant sur son trône. Il est grand temps de le détrôner. C’est tout l’objet de ce livre.

Non issue du milieu du cinéma, et n’y aspirant pas non plus, Sonia Duault pense en avoir suffisamment vu pour s’autoriser à en parler.

Puisque personne ne le fait à sa place. Son ver n’est pas encore dans le fruit, mais sa prose, caustique, entend bien l’y faire entrer.

Le cinéma ne connaît rien au monde du travail car son milieu l’en protège. Et non seulement il n’y connaît rien mais surtout il a en horreur le monde du travail, dans ce qu’il se représente de contraintes, de cadences, d’allégeances, de renoncements, de hiérarchie. Un monde étrange et étranger, vide de tout intérêt : il n’y a rien à en dire. Il n’a donc rien à en dire. Ici, le capital culturel masque à peine le racisme de classe qui le fonde. Du reste, on imagine assez mal un producteur, dont la fonction même est l’exploitation de l’intermittence du spectacle, pousser le moindre cinéaste à proposer aux spectateurs la réalité du travail, dont l’exploitation est consubstantielle. C’est le véritable angle mort du cinéma : l’exploitation y est partout présente mais nulle part représentée.

Le cinéma a pourtant le temps mais il veut surtout l’argent. Alors il fait au plus simple : dans le scénario, mettez une actrice, un publicitaire, un producteur, un architecte, une galeriste, une journaliste, un écrivain, une musicienne, une danseuse. Toutes professions que le milieu du cinéma côtoie de près, connaît, fréquente, épouse. Toutes professions qui présentent l’avantage non négligeable de n’avoir jamais d’emplois du temps fixes, de pouvoir complètement abandonner leurs fonctions pour partir à l’aventure, suivre une histoire, un amour, se coucher tard, se lever tôt, tard, pas aujourd’hui, partir en vacances sur un coup de tête, claquer la porte, les portes, sans qu’il n’y ait, semble-t-il, aucune conséquence professionnelle. C’est formidable. Dans ces métiers, on vit comme on en a envie. Le rêve. Un rêve de cinéma.